Des données canadiennes contribuent à décrypter le rythme génétique de votre intestin
Une étude internationale majeure révèle de nouveaux indices surprenants sur les facteurs qui régissent la santé intestinale et explique pourquoi une vitamine courante pourrait bien détenir la clé.
Des millions de personnes vivent au quotidien avec les désagréments du syndrome du côlon irritable (SCI) : les crampes, l’imprévisibilité, le cycle épuisant de constipation et de diarrhée. Pendant trop longtemps, les conseils médicaux sont restés d’une vague frustrante : surveillez votre alimentation, buvez plus d’eau, augmentez votre consommation de fibres, gérez votre stress, essayez ce médicament …
Aujourd’hui, une importante nouvelle étude internationale publiée dans la revue Gut suggère que les vraies réponses pourraient se trouver dans notre ADN. Et qu’une vitamine à laquelle la plupart d’entre nous n’ont jamais prêté attention pourrait jouer un rôle clé dans cette histoire.

L’étude a porté sur plus de 268 606 personnes à travers le monde. Elle a identifié 21 régions du génome humain liées à la fréquence des selles. Cette mesure est importante pour évaluer la vitesse à laquelle les aliments transitent dans le système digestif. Les chercheurs ont découvert deux gènes impliqués dans la façon dont l’organisme absorbe et active la vitamine B1 (thiamine), qui jouent un rôle significatif dans la motilité intestinale. Les personnes qui consommaient davantage de vitamine B1 avaient tendance à avoir des selles plus régulières. Et cette relation dépendait de la version de ces gènes dont disposait chaque personne.

« L’étude met en évidence un rôle jusqu’alors méconnu du métabolisme de la vitamine B1 dans le contrôle de la motilité intestinale », explique la Dre Marie-Julie Favé, coauteure de l’étude. Au moment de la recherche, Dre Favé était chercheuse postdoctorale à l’Université de Montréal et à l’Institut ontarien de recherche sur le cancer ; elle est aujourd’hui professeure agrégée à l’Université Concordia. « Cela signifie que la façon dont notre organisme traite la vitamine B1, sous l’influence de gènes spécifiques, peut influer sur la rapidité ou la lenteur avec laquelle les aliments transitent dans notre système digestif. »
Près du double d’indices génétiques
Avant cette recherche, les scientifiques avaient identifié une douzaine de régions génétiques liées à la motilité intestinale. Cette étude fait presque doubler ce nombre. Plusieurs des gènes nouvellement découverts interviennent dans la transmission des signaux nerveux dans l’intestin ou dans le réseau de neurones parfois appelé le « deuxième cerveau ». D’autres sont liés à la production d’acides biliaires, qui aide à réguler la vitesse à laquelle les aliments traversent le côlon.
L’étude a également confirmé ce que de nombreux patients atteints du syndrome du côlon irritable (SCI) ont longtemps pressenti : la santé intestinale et la santé mentale sont liées au niveau de l’ADN. « Cela confirme que la fréquence des selles partage des liens génétiques avec divers troubles gastro-intestinaux comme le SCI et même des troubles psychiatriques tels que l’anxiété et la dépression », explique Favé. « Cela renforce le concept de l’axe intestin-cerveau, suggérant que la santé intestinale et le bien-être mental sont profondément liés au niveau génétique. »
Le plus surprenant est peut-être que plusieurs gènes de la motilité intestinale se recoupaient avec des gènes liés à la pression artérielle et aux maladies cardiaques. Cela nous rappelle que les systèmes de l’organisme sont plus interconnectés qu’il n’y paraît à première vue.
Vers quoi cette recherche nous mène-t-elle ?
Ces nouvelles découvertes s’ajoutent à une liste de gènes associés et mettent en évidence des mécanismes biologiques qui sont véritablement exploitables. La voie de la thiamine implique des transporteurs qui pourraient être ciblés par des médicaments existants ou nouveaux, ainsi qu’un composant alimentaire pouvant être mesuré, modifié et étudié dans le cadre d’essais cliniques. Plusieurs autres composés identifiés grâce aux analyses de signature médicamenteuse de l’étude, tels que des médicaments déjà utilisés pour traiter des troubles cardiovasculaires, méritent d’être étudiés pour leurs effets sur la motilité intestinale.
Pour la communauté scientifique, cette étude apporte également un argument méthodologique digne d’intérêt. L’utilisation de la fréquence des selles comme indicateur mesurable de la motilité intestinale a permis aux chercheurs de travailler à une échelle que les mesures cliniques directes n’auraient jamais pu atteindre. Les 21 signaux génétiques identifiés ici dépassent de loin les six régions à risque mises en évidence dans la plus grande étude pangénomique sur le SII à ce jour. Cela suggère que des endophénotypes tels que la fréquence des selles pourraient figurer parmi les outils les plus productifs disponibles pour élucider la génétique des troubles gastro-intestinaux fonctionnels.
Les auteurs appellent à un suivi mécanistique et clinique, en particulier concernant la supplémentation en thiamine chez les personnes génétiquement prédisposées. Comme le note Favé : « Un soutien supplémentaire pour les essais mécanistiques et cliniques de suivi accélérera la traduction de ces connaissances génétiques en bénéfices concrets pour la santé, offrant un nouvel espoir aux personnes souffrant du SCI et d’autres troubles de la motilité intestinale. »
Le lien canadien
Rien de tout cela n’aurait été possible sans la générosité soutenue des participants à la recherche, notamment les Canadiens impliqués dans CanPath. Cette étude s’est appuyée sur les données de la Global Biobank Meta-Analysis Initiative (GBMI), un réseau de 23 biobanques réparties sur quatre continents et représentant plus de 2,2 millions de personnes. CanPath, et plus particulièrement l’Ontario Health Study, le représentant canadien au sein de la GBMI, fait partie de ce réseau.
La Dre Favé et son coauteur, le Dr Philip Awadalla, font tous deux partie de l’équipe canadienne dont les travaux ont rendu cette contribution possible.

« Ce travail témoigne de l’immense valeur de la participation à des cohortes à grande échelle et à long terme », déclare le Dr Awadalla, codirecteur scientifique national de CanPath. « Sans la vaste quantité de données génétiques et de santé fournies par les volontaires, des découvertes telles que le rôle crucial du métabolisme de la vitamine B1 dans la motilité intestinale ne seraient pas possibles. »
Si vous avez déjà rempli un questionnaire de santé ou donné un échantillon dans le cadre d’une étude à long terme, vous avez peut-être joué un rôle discret mais réel dans cette découverte.
« Aux participants à l’étude, aux bailleurs de fonds et aux collaborateurs : vos contributions ont été absolument essentielles », souligne Favé. « Sans la vaste quantité de données génétiques et de santé que vous avez fournies, des découvertes telles que le rôle crucial du métabolisme de la vitamine B1 dans la motilité intestinale ne seraient pas possibles. »
Quelque part dans ces données se trouve une contribution qui nous rapproche de véritables réponses pour les millions de personnes atteintes du syndrome du côlon irritable. C’est à cela que ressemble la science lorsqu’elle est construite par et pour nous tous.
Pour plus d’informations ou pour organiser une interview, veuillez contacter :
Megan Fleming
Responsable des communications et de l’application des connaissances
Partenariat canadien pour la santé de demain (CanPath)
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